17
oct
08

Mon humble avis sur… le mode de scrutin

PAR ALEXIS ST-GELAIS

Aujourd’hui, j’avais d’abord pensé vous écrire le quatrième volet de la série “Mes convictions”, mais un débat intéressant semble s’être dessiné sur la blogosphère suite au taux de participation anémique à l’élection fédérale (voir, par exemple, Renart l’Éveillé ou lutopium). Plusieurs se questionnent à nouveau sur l’un de ces thèmes où tous sont d’accord, mais où le diable est dans les détails: la réforme du mode de scrutin. J’avais déjà abordé dans un autre “Mon humble avis sur…” la question d’un conseil consultatif des régions, et je considérais donc superflu de revenir sur l’idée plus large d’un réalignement du système électoral. Pression populaire oblige, voici tout de même un humble avis qui suit de bien près un autre, mais une fois n’est pas coutume.

J’avais préparé un projet de résolution sur le mode de scrutin pour le dernier Congrès-Jeunes du PLQ. Malheureusement, il fut rejeté par les représentants régionaux, car le sujet avait été abordé trop récemment pour qu’il soit intéressant d’en traiter à nouveau. Je ne me targue donc pas d’avoir inventé quoi que ce soit (le contraire aurait été à la fois stupide et vaniteux). Le débat lui-même est un peu la cause de son propre malheur: on a tant traité de la refonte du mode de scrutin et tant vu de plans différents pour y parvenir que le tout s’est perdu en discussions oiseuses sur des points secondaires, des dissensions apparaissant inévitablement sur les modalités d’application. Ma version n’est donc qu’une énième option, qui m’apparaît quand même personnellement raisonnable; elle s’applique bien évidemment au niveau provincial, mais ses grands principes peuvent aisément être étendus au gouvernement fédéral.

Je conserverais 125 députés à l’Assemblée Nationale. Certains avancent qu’il y a trop de représentants en regard de notre population. Pour ma part, connaissant la somme colossale de travail que suppose la charge de député, je verrais mal comment l’on pourrait réduire leur nombre sans affecter leur disponibilité et la qualité de leur gestion. De ce nombre, 50 seraient élus sur une base proportionnelle panquébécoise (plutôt que selon un découpage régional), et 75 dans des comtés redécoupés et agrandis dans le respect des appartenances régionales.Les 50 sièges proportionnels seraient distribués de la manière la plus simple possible: chaque tranche de 2% des voix récoltée par un parti se traduirait par un élu. Il ne serait pas question ici de proportionnelle compensatoire, qui consisterait à ramener le nombre de députés de chaque parti à une proportion équivalente du soutien populaire par le truchement des 50 sièges de marge. En effet, la réalité québécoise demande une certaine composante strictement territoriale. En outre, une méthode proportionnelle compensatoire s’approche beaucoup d’une proportionnelle pure, avec ce que cela sous-entend d’instabilité politique et de minorités gouvernementales. Bref, pour résumer, 75 sièges seraient attribués de façon traditionnelle, et 50 à la proportionnelle universelle. Cela permet à la fois de dégager des majorités pour le parti gagnant et de permettre à des formations comme Québec Solidaire ou le Parti Vert du Québec d’avoir des représentants élus. Surtout, un système du genre corrigerait une bonne partie des problèmes causés par une élection où le parti gouvernemental n’est pas celui qui a obtenu le plus de voix, comme cela a été le cas en 1998 ou en 1966, par exemple (les deux fois, ce sont les libéraux qui ont écopé).

Afin d’éviter de créer deux classes de députés, il faudrait prévoir des mesures attribuant un territoire à représenter pour les élus occupant des sièges proportionnels (le tout selon leur formation politique; un parti ayant six députés proportionnels et aucun territorial diviserait la province en six territoires de populations sensiblement équivalentes). Une réforme des procédures parlementaires devrait également être étudiée. Quant à la sélection des candidats élus proportionnellement, elle reviendrait aux partis politiques eux-mêmes, qui présenteraient une liste à la population (plaçant en ordre les députés qui seront élus advenant un suffrage suffisant, du premier retenu au dernier). Certains systèmes électoraux donnent en effet le choix au citoyen de déterminer quel candidat il souhaite voir élu d’abord; toutefois, selon ma compréhension, un tel principe alourdit de beaucoup le processus électoral, d’autant plus que bien des gens ne connaissent pas plusieurs des candidats potentiels.

Ma réforme personnelle du mode de scrutin comprendrait également l’instauration de la chambre consultative des régions. Sur une base paritaire, les régions administratives du Québec y seraient toutes représentées, ainsi que les nations autochtones. Les représentants y siégeant seraient délégués par les conseils régionaux des élus, ou tout organisme équivalent, et choisis de la manière qui leur conviendrait le mieux par les Amérindiens. La chambre consultative aurait trois utilités principales: représenter les intérêts des régions du Québec auprès des élus , proposer à l’Assemblée Nationale des projets de loi relatifs au développement de ces régions et remplir tout mandat consultatif lui étant confié par les députés (autrement dit, représenter, conseiller et consulter). Cette chambre n’aurait pas de pouvoir réel, car elle ne pourrait s’opposer à la volonté de l’Assemblée Nationale ni lui imposer ses décisions, mais disposerait dans les faits d’une autorité morale très forte. Un gouvernement allant sans cesse à l’encontre de la volonté de la chambre consultative des régions aurait rapidement les électeurs desdites régions à dos, ce qui est très mauvais électoralement parlant! Cette chambre, couplée à la proportionnelle partielle, permettrait d’équilibrer le principe du un citoyen, un vote et la représentation territoriale, importante au Québec.

Enfin, ce projet de réforme passerait inévitablement par des élections à date fixe, sauf en cas de renversement du gouvernement par l’opposition. Il est injuste de confier aux stratèges politique une décision aussi importante que le déclenchement d’élections, et une telle modification pourrait rehausser le degré de confiance de la population envers l’appareil démocratique. Par contre, il ne serait pas judicieux de limiter les mandats des politiciens (comme c’est le cas aux États-Unis, où l’on ne peut être président plus de deux mandats). Une mesure de ce genre fait à mon sens insulte au jugement des citoyens, qui sont en mesure de déterminer si un politicien est trop usé par le pouvoir pour continuer à gouverner ou s’il mérite d’obtenir un mandat supplémentaire pour poursuivre une action bénéfique. Faisons confiance à la population!

Ce sont là les grandes lignes de la réforme que j’endosserais sans hésitation. Il reste que je me dois de rappeler aux autres blogueurs intéressés par la question qu’il n’a jamais été démontré que l’adoption d’un mode de scrutin mixte ou proportionnel améliorait la participation citoyenne aux élections. Les pays fonctionnant sur la base de tels principes connaissent des taux de participation électoraux aussi faibles qu’au Québec et au Canada. Le problème est probablement plus situé au niveau de la couverture médiatique des affaires publiques et de la culture politique actuelle, qui ne fait pas grand chose pour apaiser le cynisme ambiant. L’autre partie de la question relève directement des citoyens: s’ils ne veulent pas s’intéresser à la politique, et s’ils se convainquent encore et toujours que leurs dirigeants sont corrompus ou tous semblables, personne ne sera en mesure de les faire changer d’idée. À chacun de faire son bout de chemin…

Ajout: Voici un graphique comparant les votes et les sièges obtenus par les partis politiques au Québec depuis 1867. Vous pourrez remarquez les écarts souvent étonnants entre les suffrages exprimés et la proportion de députés obtenus, et la faible représentation des indépendants et tiers partis (je ne dispose pas de toutes les données à leur sujet). La proportion de sièges obtenus est en pâle, les votes, en foncé. Cliquez pour agrandir.


9 Réponses vers “Mon humble avis sur… le mode de scrutin”


  1. 17 octobre 2008 à 13:21

    Je serais pour la proportionnelle au fédéral aussi ou du moins à une combinaison des deux modes, celui actuel et la proportionnelle.

    Ce que le Bloc et les Conservateurs refuseront toujours.

    Partenaires dans le crime, l’ennemi de mon ennemi est mon allié.

  2. 17 octobre 2008 à 15:00

    Les libéraux n’ont pas toujours été les seuls à “écoper” car dès 1970, les libéraux avec 37,5 % du vote récoltent 66% des sièges.

    29 avril 1970 — 108 sièges
    Libéraux = 72 sièges (37,5 %)
    Union nationale = 17 sièges (16,2 %)
    Ralliement créditiste = 12 sièges (9,2 %)
    Parti québécois = 7 sièges (19,0 %)
    Robert Bourassa (premier ministre, libéral)

    29 octobre 1973 — 110 sièges
    Libéraux = 102 sièges (43,1 %)
    Parti québécois = 6 sièges (23,9 %)
    Ralliement créditiste = 2 sièges (7,8 %)
    Robert Bourassa (premier ministre, libéral)

    15 novembre 1976 — 110 sièges
    Parti québécois = 71 sièges (34,6 %)
    Libéraux = 26 sièges (28,2 %)
    Union nationale = 11 sièges (15,2 %)
    Ralliement créditiste = 1 siège (3,9 %)
    Parti national populaire = 1 siège (0,8 %)
    René Lévesque (premier ministre, péquiste)

    13 avril 1981 — 122 sièges
    Parti québécois = 80 sièges (40,2 %)
    Libéraux = 42 sièges (37,6 %)
    René Lévesque (premier ministre, péquiste)

    2 décembre 1985 — 122 sièges
    Libéraux = 99 sièges (56 %)
    Parti québécois = 23 sièges (38 %)
    Robert Bourassa (premier ministre, libéral)

    25 septembre 1989 — 125 sièges
    Libéraux = 92 sièges (49,9 %)
    Parti québécois = 29 sièges (40,2 %)
    Parti de l’Égalité = 4 sièges (3,6 %)
    Robert Bourassa (premier ministre, libéral)
    (jusqu’au 14 septembre 1993)
    Daniel Johnson (fils) (premier ministre, libéral)
    (jusqu’aux élections suivantes)

    12 septembre 1994 — 125 sièges
    Parti québécois = 77 sièges (44,8 %)
    Libéraux = 47 sièges (44,4 %)
    Action démocratique = 1 siège (6,5 %)
    Jacques Parizeau (premier ministre, péquiste)
    (jusqu’à sa démission le lendemain du référendum : 31 octobre 1995)
    Lucien Bouchard (premier ministre, péquiste)
    (à partir du 29 janvier 1996)

    30 novembre 1998 — 125 sièges
    Parti québécois = 76 sièges (42,87 %)
    Libéraux = 48 sièges (43,55 %)
    Action démocratique = 1 siège (11,8 %)
    Taux de participation = 78,3 %
    Lucien Bouchard (premier ministre, péquiste)
    (les péquistes remportent plus de sièges
    mais les libéraux remportent plus de voix)
    (inculant la circonscription de Masson comblée plus tard
    à cause du décès du candidat Yves Blais juste avant les élections)
    Bernard Landry (premier ministre, péquiste)
    (à partir du 8 mars 2001, suite à la démission de Lucien Bouchard)

    14 avril 2003 — 125 sièges
    Parti libéral = 76 sièges (45,9 %)
    Parti québécois = 45 sièges (33,2 %)
    Action démocratique = 4 sièges (18,2 %)
    Taux de participation = 70,5 %
    Jean Charest (premier ministre, libéral
    Source :

  3. 17 octobre 2008 à 15:08

    Les chiffres mentionnés plus haut viennent de cette adresse : http://pages.infinit.net/histoire/ydatgv-qc.html

  4. 17 octobre 2008 à 18:07

    Lorsque je parlais d’écoper, je faisais référence à un parti qui ne forme pas le gouvernement alors qu’il a plus de suffrages que son adversaire principal. J’ai également entendu dire que, de par la distribution des votes, le système actuel créait une distorsion favorable au PQ équivalente à plusieurs dizaines de milliers de votes supplémentaires…

    J’avais déjà réalisé, à temps perdu, un petit graphique pour comparer les suffrages aux sièges obtenus, et il existe bien sûr une distorsion entre les deux (elle favorise en général le parti ayant le plus de voix, excepté en ce qui a trait aux élections nommées précédemment, 1998 et 1966, et également en 1944, encore à la défaveur des libéraux). C’est là “l’avantage” du système actuel: l’uninominal à un tour donne une majorité forte au parti le plus populaire, même s’il ne récolte pas la majorité des voix. C’est pourquoi la réforme que je propose tente de réduire ces majorités sans toutefois les détruire, ce qui nuirait à l’efficacité législative.

  5. 17 octobre 2008 à 20:31

    Dans votre analyse M. St-Gelais, il me semble que vous ne tenez jamais compte des comtés anglophones et des très fortes majorités qu’ils ont toujours données au parti libéral. Elle est là la distortion, depuis toujours.

  6. 17 octobre 2008 à 22:16

    “Ce que le Bloc et les Conservateurs refuseront toujours.”

    Bien sachant que le Ciel est bleu et l’Enfer est rouge (qui peut aussi tourner à l’orange), on est bien mieux de rester avec le statu quo, hein ?

  7. 18 octobre 2008 à 11:43

    J’endosse l’idée à 100%. Parmi ceux qui se battent pour cette réforme depuis des années, Paul Cliche écrivait encore hier dans le quotidien gratuit Le Métro que ces changements sont essentiels pour notre démocratie. L’objectif n’étant pas de se doter d’un gouvernement minoritaire et de forcer les coalitions mais bien de s’assurer que chaque vote compte et que la composition de l’Assemblée Nationale réflète la pluralité des idées que l’on retrouve dans la population.

    Comme je le mentionnais dans mon billet du 8 mai dernier où je répondais à ton invitation de “proposer un projet d’envergure que nous aimerions voir se réaliser au Québec”, je reprnais une citation du ministre libéral Benoit Pelletier déclara sur l’idée de la réforme du mode de scrutin:

    « Ceux qui auront à changer le plus leurs pratiques au cours de cette évolution, ce ne sont pas les citoyens, mais bien les partis politiques. Le citoyen ne pourra que sortir gagnant de ce genre d’exercice, puisqu’il aura la certitude que son vote comptera et que sa volonté sera mieux considérée. Si cette volonté entraîne des gouvernements de coalition dans certains cas, il incombera alors aux partis et non aux citoyens de s’ajuster. Leur survie dépendra de leur capacité de s’adapter et de travailler ensemble. »

  8. 18 octobre 2008 à 14:52

    @ Antipollution: Je ne vois pas pourquoi les citoyens anglophones n’auraient pas le droit de voter pour qui ils veulent bien voter. Ils vivent au Québec, ils ont les droits des citoyens du Québec; je ne vois pas le problème.

    @ lutopium: C’est vrai, vous aviez déjà proposé semblable projet lors de mon appel blogosphérique aux idées. Preuve que ça ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd! ;)


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